Grands Sonneurs

Cette page d’histoire sur les plus grands sonneurs et professeurs de cornemuse, qu’ils soient héréditaires ou élèves de lignées prestigieuses, à été l’oeuvre d’un travail de recherches, de recoupements et d’analyses effectués par un sonneur également très illustre que fut John MacLellan. Il est donc normal de ma part que je lui rende hommage au travers de la diffusion de son travail pour la connaissance de cet instrument, de sa musique et des hommes qui ont oeuvrés en leur temps et pour ceux qui oeuvrent encore pour faire avancer et découvrir la cornemuse écossaise.

QUI EST JOHN MACLELLAN ?

Le lieutenant John A. MacLellan M.B.E. est né en 1921 et est décédé il y a environ une quinzaine d’années. Il fut soldat de carrière dans l’armée britannique, et, plus précisément, dans le régiment des « Queen’s Own Highlanders » . Il a été également directeur de l’ « Army School of Piping » (école de formation des chefs-sonneurs de l’armée) au château d’Edimbourg.

Il commença à apprendre la cornemuse à l’âge de 7 ans, et, comme la plupart des sonneurs, ce fut d’abord son père qui lui enseigna. Par la suite, il reçut l’enseignement des grands maîtres, et en particulier de l’illustre P.M. William Ross M.B.E., à l’école de l’armée, puis, plus tard, du grand professeur et joueur de piobaireachd John MacDonald M.B.E.

MacLellan fut nommé « Pipe-Major (P.M.) » à l’âge de 19 ans, devenant ainsi le plus jeune « pipe-major » de l’armée britannique. Il commença à concourir en 1946, après dix ans de service dans l’armée ; il devint rapidement un concurrent de premier ordre, et son palmarès a été particulièrement brillant : il gagna tous les principaux prix, dont les deux médailles d’or de la « Highland Society of London » en piobaireachd. Il fut, de plus, le seul sonneur à avoir réussi à gagner les premiers prix en « Marche, Strathspey et Reel » et les premiers prix en « Open piobaireachd » la même année (1958) dans les deux plus importants concours d’Ecosse, « The Argyllshire Gathering » et « The Northern Meeting » . Il arrêta de concourir en 1965 pour se consacrer à la carrière de juge.

La place de directeur de l’ « Army School of Piping » est considérée comme le poste le plus important dans l’enseignement de la cornemuse, et, dès lors qu’il succéda à son propre professeur en 1959, John MacLellan eu l’occasion d’apporter beaucoup dans tous les domaines de la cornemuse. En plus du livre « Manuel du Sonneur » aux éditions Paterson’s, dont est repris le travail de cette page sur les grands sonneurs, il publia trois recueils d’airs, joua dans cinq disques, et diffusait régulièrement dans les émissions de cornemuse à la B.B.C. Il était demandé dans le monde entier pour enseigner ou pour faire des tournées de concerts et de conférences. John MacLellan fut également un compositeur de talent : au concours de piobaireachd organisé par la B.B.C. en 1965, deux de ses compositions ont obtenu la troisième et la septième places (sur plus de 50 concurrents), ce qui leur valut d’être publiées. Il gagna enfin, en 1969, le premier prix de composition de piobaireachd organisé par la « Saltire Society » . Enfin, dans ses publications, il ne faut pas oublier la fameuse méthode « Logan’s complete tutor for the Highland Bagpipe » aussi appelée simplement la « Logan’s » , qui a été entièrement révisée par lui même, avec l’ensemble des exercices techniques de piobaireachd et la partition du fameux piobaireachd « Cha Till MacCruimein » (MacCrimmon Will Never Return).

En 1963, il fut nommé M.B.E. (Membre de l’Empire Britannique) en récompense de ses services. En 1968, il fut promu au grade de lieutenant, fait sans précédent pour un sonneur de l’armée à cette époque.

L’EVOLUTION DE LA MUSIQUE DE CORNEMUSE

La musique de cornemuse telle que nous la connaissons aujourd’hui date du XVIIème siècle, et on peut dire que la connaissance que nous en avons remonte à l’ère des MacCrimmon. Il existait des cornemuses et des sonneurs avant cette époque, mais, à part les dates de certains airs, tous les témoignages dont on dispose désignent la famille MacCrimmon comme étant à l’origine de notre musique actuelle. Les MacCrimmon résidèrent à Borreraig, dans l’île de Skye, de 1600 environ à 1770, et c’est à cette école que de nombreux sonneurs appartenant à d’autres clans étaient envoyés pour se perfectionner dans leur art.

I. LES MACCRIMMON

Les MacCrimmon étaient les sonneurs héréditaires des MacLeod de Dunvegan, et cette fonction fut occupée par des membres de la famille de 1600 jusqu’à une date inconnue aux environ de 1800. Le tableau suivant montre leurs nom et le temps durant lequel ils restèrent en fonction.

Tableau Chronologique des Sonneurs Héréditaires de la Famille des MacCrimmon

 

Nom

Né en

Devint Sonneur Héréditaire en

Prit sa retraite en

Mourut en

Renommé en tant que

IAIN ODHAR

?

1600

?

1620 – ?

Sonneur

DONALD MOR

1570

1620 – 50 ans

1640 – 70 ans

1640 – 70 ans

Sonneur, Compositeur

PATRICK MOR

1595

1640 – 45 ans

1670 – 75 ans

1670 – 75 ans

Sonneur, Compositeur

PATRICK OG

1640

1670 – 30 ans

1735 – 95 ans

1735 – 95 ans

Sonneur, Professeur, Compositeur

MALCOLM OG

1690

1737 – 47 ans

1769 – 79 ans

1769 – 79 ans

Sonneur, Professeur, Compositeur

DONALD BAN

1710

1735 – 25 ans

1737 – 27 ans

1746 – 36 ans

Sonneur, Compositeur

IAIN DUBH

1730

1770 – 40 ans

1795 – 65 ans

1822 – 92 ans

Sonneur, Professeur, Compositeur

DONALD RUADH

1740

1798 – 58 ans

?

1825 – 85 ans

Sonneur, Compositeur

Les grands sonneurs héréditaires furent, autant que des sonneurs de grande réputation, des compositeurs de valeur, et quelques-uns furent en plus de très grands professeurs. Donald Mor et son fils Patrick Mor furent les plus grands compositeurs du clan, tandis que Patrick Og et son fils Malcolm furent professeurs réputés, et c’est de leur temps que le Collège de Borreraig fut le plus florissant. Patrick Og fut un sonneur brillant et grâce à son long règne en tant que sonneur héréditaire, il put faire sentir son influence sur le Collège plus qu’aucun autre ; on pense qu’il a jeté les bases de notre système actuel d’ornementation de piobaireachd. Les airs composés par ces MacCrimmon comprennent un grand nombre de piobaireachd devenus classique, et on leur attribue respectivement les airs suivants :

Donald Mor A Flame of Wrath for Patrick Caogach
Lament for Donald Duaghal MacKay
Lament for the Earl of Antrim
Lament for MacLeod of MacLeod
MacLeod Contraveray
The Earl of Ross’s March
MacDonald’s Salute
MacLeod’s Salute
Patrick Mor The Groat
I Got a Kiss of the King’s Hand
Lament for the Children
Lament for Donald of Laggan
Lament for John Garve MacLeod of Raasay
Lament for Mary MacLeod
Lament for the Only Son
Too Long in this Condition
Patrick Og The Half-finished Piobaireachd
The Pretty Dirk
Malcolm Og The Lament for Donald Ban MacCrimmon
Donald Ban MacCrimmon Will Never Return
Iain Dubh The Glen is Mine
Donald Ruadh Mrs. MacLeod of Talliskers Salute

David Glen, dans son recueil, attribue à Donald Ruadh la composition de « MacCrimmon’s Sweetheart », tandis que Nell Ross, historien gaélique, l’attribue à Malcolm.

II. LES MACKAY DE GAIRLOCH

Roderick l’aveugle, originaire du Sutherland, vint à Gaireloch vers 1610 et devint sonneur des MacKenzie de Gairloch. Bien que Roderick fût un bon sonneur, son fils Iain Dall, 1656 – 1754 (John l’Aveugle) le surpassa et de loin. Iain fut élève de Patrick Og MacCrimmon et il devint si expert dans cet art de la cornemuse qu’on a dit qu’il égalait le grand maître. Il fut compositeur de grande valeur et excellent professeur. Son importance est considérable dans les liens qui nous relient actuellement aux MacCrimmon, parce qu’une grande partie de son enseignement a été transmis par l’intermédiaire de son fils Angus et de son petit-fils John Roy à John MacKay de Raasay. Deux des piobaireachd composés par Iain Dall MacKay, « The Injust Incarceration » et « Lament for Patrick Og MacCrimmon », montrent son talent de compositeur. Il a été établi qu’il avait composé pas moins de 30 piobaireachd en tout.

III. LES MACKAY DE RAASAY

C’est à cette famille que remonte une grande partie de notre héritage musical. John MacKay de Raasay a été, selon son fils Angus, élève de MacCrimmon, et il a très certainement été élève du fils et du petit fils (Angus et John Roy) de Iain Dall MacKay de Gaireloch. Il était très estimé comme professeur, sonneur et compositeur, et ses quatre fils, Donald, Roderick, John et Angus, furent des sonneurs de première classe. Cependant, c’est Angus surtout qui nous interesse car il devint le grand sonneur du XIXème siècle.

Né en 1812, il concourut en « open » à l’âge de 13 ans et gagna un 4ème prix ; en 1835, il devint le « champion ». Bien qu’il fût sonneur de premier ordre, il est surtout resté à la postérité pour avoir transcrit le piobaireachd en notation musicale à partir de canntaireachd (musique chantée). Encore ne fut-il pas le premier en ce domaine et bénéficia-t-il probablement d’essais antérieurs. Il put noter ainsi quelque 183 piobaireachd, issus principalement du répertoire de son père, et publia aussi en 1838 un recueil de 61 piobaireachd qui devait devenir le principal livre de référence pour ce genre de musique. Il aida aussi Alex Glen à éditer un recueil de 155 airs de marche et de danse. Une autre particularité de son oeuvre fut l’introduction de la marche de compétition. On pense qu’il fut le premier à composer ce genre de musique et aussi à faire des adaptations qui nous ont donné des airs tels que « The Abercairney Highlanders » et « The Glengarry Gathering ». Il fut sonneur de la Reine Victoria à partir de 1843 et pendant dix ans environ. Durant toute sa courte vie, il travailla pour l’amélioration de la musique de cornemuse. Il mourut à Dumfries en 1859, dans un asile d’aliénés où il avait été interné quelques années auparavant.

Les MacKay de Raasay nous ont transmis la musique de la cornemuse des Highlands par trois lignées distinctes : John Ban MacKenzie, les Cameron et les MacPherson, qui se réclament aussi de l’enseignement traditionnel par l’intermédiaire d’un des derniers sonneurs héréditaires des MacLeod, Iain Dubh MacCrimmon, qui vécut environ cent ans après Patrick Og.

IV. JOHN BAN MACKENZIE

John Ban MacKenzie fut élève de John MacKay de Raasay. Il naquit en 1796 et mourut en 1864, et fut contemporain de Angus MacKay. Il vécut à Munlochy dans le Ross-shire et, de 1834 à 1860, il fut sonneur au château de Taymouth. Il était réputé comme sonneur, compositeur et professeur, et il semble que son enseignement se soit répandu dans l’Argyllshire par l’intermédiaire de Ronald MacKenzie et de John MacColl.

V. LES CAMERON

Cette très illustre famille de sonneurs résidait à Maryburgh, village près de Dingwall, dans le Ross-shire. Donald Cameron fut élève d’Angus MacKay et de John Ban MacKenzie, et il est possible qu’il ait reçu l’enseignement de John MacKay de Raasay. Il fut sonneur du comte de Seaforth et joueur de premier plan. Son frère Alexandre (Sandy) fut aussi un brillant sonneur, de même que les fils de Donald, Alexander (Alick), Colin et Keith. Cette famille fit beaucoup pour perpétuer la musique, et c’est à elle que la lignée relativement récente comprenant John MacDougall Gillies, Robert Reid, Donald MacPherson et Robert Hardie doit beaucoup, sinon tout, de son style.

VI. LES MACPHERSON

Les MacPherson pourraient dire qu’ils sont plus proche des MacCrimmon qu’aucun autre. Angus MacPherson, né en 1800, fut élève de Iain Dubh MacCrimmon et de John MacKay de Raasay, et il est probable que le père d’Angus, Peter, fut élève des MacCrimmon antérieurs. La personnalité marquante de la famille fut Malcolm, né vers 1828 et mort en 1898. Il reçut son enseignement de son père Angus et d‘Archibald Munro, autre élève des MacKay de Raasay. L’enseignement est inutile si celui qui le reçoit n’est pas digne, et à cet égard, Calum, comme on l’appelait, but largement à la fontaine du savoir. Ce fut un brillant sonneur et un professeur qui put compter parmi ses élèves la plupart des sonneurs les plus connus de la fin du XIXème siècle.

La cornemuse est encore vivante dans cette famille. Angus MacPherson d’Achany est un remarquable sonneur et juge qui fut élève de son père Calum et qui fit beaucoup durant sa vie pour faire avancer l’art de la cornemuse ; son fils Malcolm, petit-fils du fameux Calum, était un sonneur de premier rang qui a gagné tous les grand concours de piobaireachd.

VII. PIPE MAJOR JOHN MACDONALD M.B.E.

L’élève le plus connu de Calum fut probablement John MacDonald (1866 – 1953) qui reçut la majeure partie de son enseignement de Calum mais qui fut aussi, dit-on, élève de Colin et Alick Cameron. John MacDonald fut un extraordinaire joueur de piobaireachd et un professeur de non moindre valeur. Ses élèves et les élèves de ceux-ci sont très en vue de nos jours, et la plupart des grands sonneurs peuvent se réclamer d’une façon ou d’une autre d’un rapport avec cette illustre personnalité. Parmi ses élèves, il y a de nombreux champions : deux des principaux sont Donald MacLeod et Robert Brown.

Dans ce qui a été dit, on a parlé seulement des sonneurs qui ont eu un lien avec les MacCrimmon et de ceux qui ont été directement responsables de la continuité de ces styles traditionnels ; beaucoup de styles actuels de piobaireachd peuvent, de la sorte, être rattachés par ces liens aux premiers maîtres, les MacCrimmon. Il y a eu aussi beaucoup d’autres lignées qui ne sont plus représentées aujourd’hui et qui, par conséquent, n’ont pas d’importance. Mais il y en a une, ancienne – bien que sans rapport avec les MacCrimmon – que l’on ne doit pas oublier et qui est ce qu’on pourrait appeler la « lignée Ross » .

VIII. PIPE MAJOR WILLIAM ROSS M.B.E.

Le P.M. William Ross est né en 1879. Il fut d’abord élève de son père et de sa mère, puis entra aux Scots Guards en 1896 et, depuis cette date, jusqu’à sa retraite en 1957 de son poste d’instructeur de l’armée, il servit le monde de la cornemuse et des sonneurs.

Rien ne prouve que William Ross ait eu d’autres professeurs que sa famille, son père, sa mère et son oncle Aneas Ross qui guida ses premiers pas en piobaireachd. Ainsi, grâce à son propre génie musical, William Ross s’éleva au sommet de la profession. Ses records au Northern Meeting, tant en piobaireachd qu’en musique légère, sont si loin d’être atteints que son nom est dans la bouche de tous les sonneurs. Retraité de l’armée, il devint en 1921 instructeur de la Piobaireachd Society, et, grâce à cette fonction, les sonneurs militaires et civils purent bénéficier de son enseignement. Ses élèves sont dispersés à travers le monde et ont toujours constitué l’élite des sonneurs, comptant parmi eux de nombreux champions.

IX. SONNEURS ILLUSTRES

De nombreux sonneurs, en plus de ceux déjà mentionnés, ont surgi au cours des années dans le monde de la cornemuse, les uns compositeurs, d’autres grands sonneurs, tandis que certains d’entre eux excellèrent dans ces deux domaines.

Dans les cent dernières années à peu près, on peut citer notamment Hugh MacKay (compositeur), William MacLennan (sonneur), Robert Meldrum (sonneur et compositeur), D. C. Mather et James Center (sonneurs et compositeurs), George S. MacLennan (sonneur et compositeur de premier ordre), Willie Lawrie (sonneur et compositeur), John MacLellan de Dunoon (compositeur), Peter MacLeod (compositeur) et Roderick Campbell (sonneur et compositeur).

Il y eut un grand nombre d’autres sonneurs excellents, mais ceux qui ont été cités ici s’élevèrent au-dessus des autres par leurs talents. Il y a de nombreux sonneurs de grande classe de nos jours, mais, comme ils sont contemporains de l’auteur, il est juste de laisser la postérité ou quelqu’un d’autre consacrer leur réputation.

Le monde de la cornemuse ne comprend pas seulement les sonneurs, professeurs, compositeurs, il y a aussi ceux qui ont travaillé pour mettre la musique à la portée des sonneurs et ceux qui ont travaillé à perpétuer ce grand héritage. En ce domaine, divers hommes ont joué un très grand rôle et, à cet égard, nous n’oublierons pas ce qui a été fait pour diffuser la musique écrite.

Dans les premiers temps de la cornemuse, si on a écrit de la musique, ce fut probablement sous forme de mots, grâce au système du Canntaireachd. Mais il est très douteux assurément que le canntaireachd fût écrit du temps des MacCrimmon. La transmission de la musique se faisait uniquement oralement : c’est pourquoi une bonne mémoire était indispensable.